ENTRETIEN AVEC ALPHONSE TIEROU, UNE VALEUR CULTURELLE ET ARTISTIQUE IVOIRIENNE INTERNATIONNALE

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Alphonse TIEROU.

 
Qu’est-ce qu’un homme aux multiples cordes comme vous, voudrait-il qu’on sache professionnellement de lui ?
Pour faire court, je dirais tout simplement que je suis chercheur chorégraphe. Je m’occupe de recherches à un très haut niveau sur le plan de la culture africaine.

Cette recherche a-t-elle déjà donnée ses fruits ?
Oui, par exemple c’est mon exposition qui a précédé l’entrée de l’art africain au Louvre et qui a été exposé au musée de l’Homme à l’an 2000. C’est ce travail qui a démontré le rapport étroit entre la statuaire, la sculpture africaine et la danse. Ensuite je suis chorégraphe, je donne des cours de danse, je fais des créations. En 2006, Aimé Césaire m’a demandé d’aller faire une création artistique en Martinique à l’occasion de la commémoration de l’abolition de l’esclavage. Cette création chorégraphique a été baptisée Amae-Poyouzon qui dans ma langue veut dire ‘’renaissance’’. Au delà de ça, j’écris pas mal d’ouvrages. Je suis à mon quinzième livre, je donne aussi des conférences sur le résultat de mes recherches dans le monde entier.

Nous allons nous intéresser à votre dernier ouvrage qui est un essai : Paroles de masques. Que disent vos masques ?
L’ouvrage s’intitule : Paroles de masques, un regard africain sur l’art africain. Il faut savoir que depuis des siècles, se sont les autres qui nous parlent toujours de nos masques africains avec un regard extérieur, et de toutes les autres valeurs africaines d’ailleurs. Seulement, ils en ont toujours parlé avec ce regard de l’extérieur. De nombreux ouvrages de très belle facture ont été publiés. Certains sont très beaux, mais concernant le masque, les blancs se sont focalisés sur le morceau de bois. Mais quand on regarde tous ces écrits, avec les yeux africains, on se rend compte que ces ouvrages-là ne concernent pas le masque selon la conception africaine, mais plutôt selon une conception gréco-latine. Pour comprendre cela référons nous à la définition du mot masque dans le dictionnaire. Dans le Larousse on lira faux visage de bois, de cuir de carton dont on se couvre le visage pour se déguiser, ainsi les masques de carnaval.
Mais lorsqu’on regarde ce masque avec les yeux africains, le masque n’est plus un simple morceau de bois mort. Avec le regard porté de l’intérieur, de quelqu’un qui est issu de la culture du masque, on se rend compte que cette définition ne concerne qu’un seul élément, un seul aspect du masque, un aspect visible, alors que le masque n’est pas que visible.


En tant qu’africain, quelles définitions donnez-vous du masque dans votre ouvrage ?
Chez moi dans l’ouest de la Côte d’Ivoire, le masque se dit ‘’Gla’’ et dans toutes les cultures où le masque existe, il y a un nom consacré. Mais ce ‘’Gla’’, ce masque, se compose de trois parties bien distinctes :
1- Le visage, ce que nous appelons visage du masque et que les occidentaux appellent masque tout court, dans notre langue wêoulou, se dit ‘’Gla-Yiba’’, Yiba signifiant visage.
2- Le costume, composé d’un chapeau, d’une jupe, d’un bâton et/ou d’autres éléments selon les régions. Nous l’appelons ‘’Gla-Blédi’’. Habit, costume de masque.
3- La troisième partie qui est très importante, c’est l’Homme (homme et femme), porteur, porteuse de ce masque au cours de toutes les cérémonies et sa vie entière. Cette femme, cet homme porte le nom consacré de ‘’Gla-Bléi’’, porteur de masque.


Votre définition est-elle universelle ?
Oui, il y a bien là un dépassement de la définition occidentale du masque. Chez les ‘’Wéon’’ ou dans tous les peuples qui ont la culture du masque aboutie, le masque n’existe que lorsque tous ces trois éléments rassemblés constituent un tout, le visage, le costume et l’Homme. Et le détail très important, je dirais même majeur, c’est qu’il n’y a masque que si la personne qui est dans le costume est vivante. Dans le cas contraire il n’y a pas de masque. Parce que l’Homme meurt mais le masque demeure. Vous ne verrez jamais, jamais la tombe d’un masque, ça n’existe pas. Car le masque c’est d’abord une question de métaphysique. En conclusion, la définition du masque selon la vision occidentale, ne correspond pas à notre conception, nous africains. C’est pourquoi, je pense qu’il y a une incompréhension entre les occidentaux et nous. Mais comme on n’a jamais donné la parole aux africains et qu’on a toujours parlé à leur place, on a écrit à leur place, on a décidé à leur place et comme l’africain est très sage, il ne dit rien mais il sait que vous ne savez pas. C’est ce qui explique le succès de mon livre, Paroles de masques.

Dans l’ouest de la Côte d’Ivoire les femmes peuvent-elles porter le masque ?
Oui, chez moi à l’ouest il y a des porteuses de masque. Bien sûr cela n’est pas le cas dans toutes les régions. Il y a même des régions où la femme ne voit pas le masque, ne le touche pas. Mais ici je parle de notre conception générale du masque, de notre définition du masque par rapport à la conception des occidentaux.

Vous n’avez pas attendu que l’on vous donne la parole, vous l’avez prise pour vous exprimer sur ce sujet précis. Quelle est alors, la fonction du masque selon vos recherches ?
Votre question veut dire, à quoi sert le masque, quelle est la fonction du masque, que sait-on, quelle est la lecture du regard intérieur porté par ceux qui sont à l’origine de ces objets sacrés, rituels, spirituels. Les gens qui sont concepteurs et réalisateurs de ces objets d’art sont très souvent tenues à l’écart du monde des chercheurs, du monde des savants, du monde des vendeurs, du monde des artistes, du monde des collectionneurs. Mon questionnement est au coeur de mon livre. C’est, apporter un nouvel éclairage en donnant la parole à ces chefs, ces dignitaires, ce pouvoir, ce contre-pouvoir, ces femmes, ces hommes, ces paysans, afin qu’ils viennent enrichir le débat avec leurs connaissances qu’on a toujours négligées. C’est aussi un des objectifs de mon livre. Arrivons à quoi sert le masque, quelle est la fonction du masque ?
La fonction du masque. Je me pose des questions et j’interroge ceux qui ont conçu et réalisé leur masque, ils répondent que le masque pour eux est la face visible, le masque incarne la face visible d’une institution méconnue. Cette institution a des responsabilités, éthiques, esthétiques, sociales, philosophiques, spirituelles, juridiques, religieuses, politiques...

Comment ces responsabilités sont-elles perceptibles dans nos sociétés africaines ?
Je prends l’aspect politique et religieux. L’organisation de l’institution du masque est le reflet de ce qui aurait pu être la conception africaine de la démocratie. Les gardes fous pour éviter la monopolisation du pouvoir aux mains de quelques uns, l’existence d’un contre pouvoir, la liberté d’opinion et de croyance. C’est la séparation du pouvoir religieux et du pouvoir politique. Dans nos pays, les chefs traditionnels sont les représentants du pouvoir politique, le masque c’est le représentant du pouvoir religieux. Maintenant parlons des croyances, des religions, dieux ou Dieu et la spiritualité. Que cela soit clair, les africains n’ont pas attendu l’arrivée des occidentaux pour avoir le concept et la croyance en Dieu. Dans mon livre, il y a une démonstration assez éloquente sur ce sujet. Pour nous africains, qui avons la culture du masque, le masque reste un indicatif d’immanence et de transcendance. Pour l’africain que je suis, le masque est l’une des voies les plus efficaces pour élever les vibrations du corps de l’homme, pour pouvoir réintégrer le corps dans le grand océan de la substance cosmique d’où tout provient, tout est et d’où proviennent tous les éléments du corps. C’est une voie sûre qui permet à l’africain de descendre au plus profond de son âme, dans le silence des silences, dans le sein des saints, pour parler à Dieu, pour dialoguer avec Dieu, pour communier consciemment avec Dieu, pour faire un avec Dieu, pour fondre son corps spirituel dans le corps parfait de Dieu et cela sans crainte, sans doute, sans peur, sans incrédulité, sans superstition. Et une chose importante dans la culture du masque, une chose magnifique c’est l’absence totale de prosélytisme. Jamais vous ne verrez des dignitaires parcourir la région prêcher la bonne nouvelle pour demander aux gens de devenir porteur de masque. Ensuite il est bon de savoir aussi que la culture du masque est pour le respect des croyances. Dans nos villages certaines personnes sont radicalement opposées à la culture du masque et d’autres sont pour, cela ne les empêche pas de vivre en bonne intelligence. Mais ce respect du masque, ce respect des croyances, de toutes les croyances, ce respect des religions de toutes les religions, dans ce respect il y a la volonté et le désir de faire de la dignité du respect de l’autre une réalité quotidienne.

Cette lumière que voudrait apporter votre livre éclairera-t-elle les consciences ?
Comme le disait Baudelaire, « Ne méprisez la sensibilité de personne, la sensibilité de chacun c’est son génie ». Antoine de Saint Exupéry a écrit dans Citadelle « Si tu diffères de moi, mon frère, loin de me léser, tu m’enrichis ».

Et que dit Alphonse TIEROU ?
Quant à moi, à mes yeux, « La différence c’est l’intelligence de la ressemblance ».
C’est pourquoi mon livre, paroles de masques, un regard africain sur l’art africain, est une modeste contribution pour un vrai dialogue de cultures, pour une réflexion sur les enjeux de ce dialogue. Et, il n’y a dialogue de cultures que lorsque, je considère l’autre femme, l’autre homme, l’autre culture, l’autre langue, l’autre couleur de peau, l’autre art, l’autre danse, l’autre conception du masque comme une partie de moi-même, qui m’habite et qui me révèle ce qui me manque.

Vous êtes passionné. D’où vous vient cette passion, cette culture du masque ?
Moi, je suis né dans le berceau du masque. Je ne suis pas le chercheur qui prend les paysans pour de simples informateurs. Je dis des choses, je parle de choses que j’ai vécu à 99% et que je continue de vivre. Je me suis très tôt intéressé à la culture africaine. Il y a cette différence entre moi et beaucoup de chercheurs africains ou non africains. Ils s’intéressent aux masques juste dans le cadre d’une recherche de thèse et il recherchent dans nos cultures juste ce qu’il faut pour confirmer ces thèses, tel n’est pas mon cas. Ils viennent alors avec tous les préjugés qu’on nous a enseignés et le but réel c’est de confirmer ces idées qui sont bien fausses. Ils viennent juste remplir ces cases pour pouvoir soutenir la thèse. Moi aussi j’ai reçu une éducation occidentale, mon père DJI Pascal était l’interlocuteur d’Houphouët et de Senghor, mais il m’a toujours dit, si tu veux défendre notre culture il faut avoir de la culture, il faut t’intéresser à tout mais surtout à notre culture. J’ai donc passé dix ans de questionnements. Je ne pose pas mes questions comme mes collègues le font. Quand je pose une question, je la vis. Je connaissais le masque déjà, mais dans le cadre de mes recherches, j’ai renforcé mes connaissances sur le masque pour amener ce livre.

Pensez-vous que votre cri va changer le regard des occidentaux sur ce pan de notre culture ?
L’espoir fait vivre. Il faut dire aussi que mon livre connaît un réel succès. C’est la première fois que les chefs d’états africains lisent un livre et écrivent des lettres de soutien et de félicitation. Le chef de l’Etat du Bénin, le président du Burkina et le gouvernement de Côte d’Ivoire, m’ont adressé une correspondance. La preuve, je suis invité en Côte d’Ivoire en février pour une série de dédicaces et de conférences, à l’université et à l’Insaac d’Abidjan. Mon livre sort des sentiers battus et pour une fois certains africains me disent, on ne savait pas ça, on ne savait pas que notre culture était aussi riche, on a toujours voulu aller voir ailleurs.
Maintenant quant aux occidentaux, mon problème n’est pas qu’ils changent ou qu’ils ne changent pas. Le président du Musée du quai Branly m’a déjà écrit, je donnais aussi des cours dans ce musée avec ma vision du masque africain, avec ma vision de la danse africaine car les deux vont ensemble. Plusieurs européens m’ont demandé d’être africaniste, j’ai dit non car moi je suis déjà africain, pourquoi redevenir africaniste. C’est dire que le livre pose déjà des problèmes. Ils ont pensé que les africains n’allaient pas avoir un jour, le discours contradictoire sur tout ce qui a été écrit. Mon problème n’est pas de donner tort ou raison à quelqu’un, mon problème c’est que je suis chercheur et je suis pour la vérité, et la vérité dans la recherche c’est d’abord le doute. Si ce livre peut semer le doute, c’est qu’il peut nous permettre d’avancer tous ensemble, le nord comme le sud. Je suis pour le dialogue de cultures. Il ne peut pas avoir de dialogue, si c’est en sens unique, il y a dialogue que s’il y a échanges. Mon livre est juste fait pour pouvoir entamer cet échange sur des bases saines, sans préjugés. Il me semble que la recherche dans ce domaine peut apporter du positif à nos pays.

Les opérateurs culturels et artistes ivoiriens de la diaspora s’organisent en un ‘’Réseau’’, pour valoriser ce secteur et promouvoir nos valeurs culturelles. Quelle est votre opinion ?
‘’Le Réseau’’ est un réseau des opérateurs et chercheurs culturels et artistes ivoiriens de la diaspora. Cette initiative est pilotée par madame Kadhy DIALLO pour la valorisation de la culture ivoirienne ainsi que de ses acteurs. Je soutiens pleinement cette idée qui force admiration et respect. Je suis à ma quinzième publication, je suis un chorégraphe connu dans le monde entier, je vis en France depuis plusieurs années mais c’est la première fois que je vois une telle initiative. Pour beaucoup d’africains la culture, c’est la musique et c’est tout. La réflexion, la rhétorique, la dialectique, le questionnement ne sont pas culturels selon leur entendement. Ce que l’ambassade de Côte d’Ivoire est en train de faire, c’est une surprise agréable qui signifie que nos ambassades ont enfin compris que tous ces éléments sont culturels. Depuis le mois d’octobre, il se déroule dans les locaux de notre ambassade, une exposition d’oeuvres d’art et de dédicaces littéraires. Dans ce cadre, je suis à l’honneur pour la dédicace de mon ouvrage, Paroles de masques, le jeudi 6 novembre prochain de 17h30 à 19h30 au 24 boulevard Suchet dans le 16ème. J’invite tous les amoureux de l’art, de la littérature et de la culture à venir acheter mon livre afin de se faire leur propre opinion.

Votre dernier mot, monsieur TIEROU
Je remercie votre journal directabidjan.com pour cet entretien. En tout cas j’espère que le 6 novembre il y aura beaucoup de personne à ma séance de dédicace. Par ailleurs, je voudrais interpeller tous les africains. La culture africaine est riche, d’une richesse inestimable. La plupart de nos frères, intellectuels de haut niveau, malheureusement ne comprennent pas ça, ils connaissent mieux la Grèce antique que la culture africaine, ce n’est pas une critique c’est un constat. J’invite tous les africains à lire mon livre, Paroles de masques, un regard africain sur l’art africain. Malheureusement beaucoup d’africains n’ont pas confiance en eux-mêmes. Si ce livre peut leur apporter cette confiance, la confiance entre tous les africains, entre les africains et le reste du monde se serait gagnée. Car la confiance produit plus de choses que n’en rêve le monde. La culture est fondamentale pour nous, la culture peut servir de locomotive à nos pays africains à condition que nous-mêmes, nous prenons notre culture en main, que nous ne la laissons plus aux mains de certaines personnes, qui en font non seulement ce qu’elles veulent mais ne comprennent pas l’essentiel de cette culture. Pour finir je vais citer Senghor qui disait au sujet de la culture, « Au delà de la politique politicienne, l’essentiel reste le développement culturel ».

Entretien réalisé par Faustin DENOMAN.

denoman.faustin@directabidjan.com

Article rédigé le 03/11/2008.
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